Les larmes, la spécificité du peuple juif

vayigach

Yossef se dévoile à ses frères, et il se met à pleurer.

A priori, tout cela semble normal: 22 ans de séparation peuvent justifier ces pleurs, où l’émotion est à son paroxysme. Mais les pleurs de Yossef sont récurrents, fréquents.

Lorsque les frères arrivent pour la première fois en Égypte, et que Yossef les entend exprimer des regrets sur la vente de leur frère, Yossef va pleurer. Plus tard, lorsque les frères vont revenir avec Binyamin, Yossef, en apercevant son jeune frère, se hâte de sortir, ne pouvant contenter son émotion, comme il est écrit « ויבקש לבכות ויבא החדרה ויבך שמה (il éprouva le besoin de pleurer, il alla dans sa chambre pour y pleurer) ».

De même, lorsqu’il va se révéler à ses frères, il est dit: « ויתן את קולו בבכי ויפול על צורי בינימין  אחיו ויבך (Il leva sa voix en pleurant, il se jeta au coup de Binyamin son frère et il pleura) ».

Lorsque va avoir lieu la rencontre avec son père Yaacov, de nouveau: « ויבך על צוריו עוד (et il pleura longtemps dans ses bras) ». A la fin de la paracha, lorsque ses frères lui proposent d’être ses serviteurs, il est écrit: « ויבך יוסף בדברם אליו (Yossef pleura lorsqu’on lui parla ainsi) ».

Yossef pleure. Pleure, encore et encore.

Il ne s’agit pas ici de simples pleurs, car Yossef était un homme fort, courageux, autoritaire, respecté de toute l’Egypte. Mais la Torah nous rapporte, malgré tout, que Yossef ne pouvait se contenir.

L’essence de Yossef, et du Am Israël, c’est le pleur. C’est une spécificité propre au peuple juif. Mais le pleur de Yossef est tout-à-fait particulier. Il n’est pas lié à la souffrance ou à l’émotion de l’instant.

Au moment de la destruction du Beth Hamikdash, on raconte que le prophète Jérémie s’est jeté sur les pierres et les morceaux de bois des ruines du Beth Hamikdash, et qu’il commença à pleurer. Platon, le grand philosophe grec, contemporain au prophète, assiste alors à cette scène, et il est consterné. Il s’adresse à Jérémie et lui dit: « Toi, le grand prophète d’Israël, tu pleures sur des pierres et des débris de bois ! Tu pleures sur des ruines !

A quoi bon pleurer maintenant ? Pourquoi s’apitoyer sur le passé ? L’homme sage est celui qui construit le futur ! « .

Mais le prophète va lui répondre: « Sache que ma sagesse provient exclusivement de ces pierres, de ces ruines du Temple ! Le Juif, c’est celui qui est relié à son passé. Mais même un philosophe de ta stature ne peut parvenir à cette compréhension ».

Ainsi, le pleur est une spécificité propre au Am Israël. Mais qu’est-ce que le pleur ?

Le Zohar Hakadosh rapporte que le tsadik est celui qui relie le ciel et la terre (מאחד ומחבר שמים וארץ), malgré la distance infinie qui les séparent.

Le רשע, l’impie, va séparer et extraire le divin de notre monde, en prétendant que Dieu se trouve en haut, dans le כיסא הכבוד (le trône divin). Le צדיק (le sage) proclame, lui, au contraire « מלא כל  הארץ כבודו », que la gloire de Dieu emplit toute la terre. Dieu est là, à chaque instant de ma vie !

Le tsadik est celui qui vit en permanence dans la proximité de Dieu. C’est celui qui est accompagné par Dieu dans tous ses actes au quotidien.

Être tsadik, c’est être capable de relier deux extrémités aussi éloignées l’une de l’autre que le ciel et la terre.

Cette mida de ‘hibour, de réunir ciel et terre, c’est la mida de Yossef Hatsadik.

Il existe toujours une correspondance entre le monde matériel et le monde spirituel. De même que la Mer Morte est l’endroit le plus bas de la surface du globe (à 429 mètres en-dessous du niveau de la mer), l’Egypte était, d’un point de vue spirituel, l’endroit situé le plus bas. En revanche, l’endroit le plus élevé correspond au כיסא הכבוד (Trône de Gloire).

Ainsi, Yossef est celui qui a réussi à lier le כיסא הכבוד et l’impureté de l’Egypte. C’est pourquoi il,a hérité du qualificatif de יוסף הצדיק.  Nous pouvons comprendre, à présent, le sens du pleur, spécifique au peuple juif, et pourquoi les nations ne peuvent y prétendre.

Lorsque Platon observe Jérémie en train de pleurer, il ne peut en saisir le sens. Car le pleur est le résultat d’un lien authentique, réel, avec Dieu; une connexion avec le Maître du monde, qui échappe à la philosophie.

Platon fonctionne avec le réel, le palpable, la logique, l’intellect.

Le peuple juif fonctionne avec la émouna, qui n’obéit à aucune rationalité.

Pour Platon, Dieu est un concept. Il n’est pas perceptible. Toute relation de proximité avec Lui est proscrite, car n’existe que ce qui est appréhendé par l’intelligence humaine. Pleurer sur des pierres est absurde pour le philosophe, car il ne peut ressentir cette affinité, qui lie le peuple juif à son Créateur.

C’est cela-même la source du mal. Cette conception est celle des mécréants.

Le Torah qualifie la philosophie grecque de ‘hochekh, la pénombre, l’obscurité, c’est-à-dire l’absence de lumière divine dans la Création.

Jérémie pleure. Yossef Hatsadik pleure. Et ils ne peuvent contenir leurs larmes. Car ils sont intimement liés à Dieu. Ils ressentent Dieu au plus profond de leur être. Ils sont accompagnés par Dieu tout au long de leur existence.

Le pleur, c’est la manifestation extérieure de la התרגשות, du pouvoir de ressentir Dieu à l’intérieur de soi. C’est cette faculté de relier le ciel et la terre. Cette qualité est le propre du Juif.

Mais, hélas, le monde moderne d’aujourd’hui, qui a subi une chute spirituelle importante, nous a fait oublier ce que signifie pleurer !

Même si nous accomplissons toutes les mitsvot de la Torah, il n’en demeure pas moins que tout est réalisé avec froideur et peu d’enthousiasme… Où est la התרגשות d’antan ? Nos ancêtres étaient bien plus croyants, bien plus liés à Dieu que nous !

Nos Maîtres disent que si un Juif ne s’extasie pas de sa tefila, n’est pas transcendé par son étude de Torah ou n’éprouve aucun sentiment pour toute chose en rapport avec la kédousha, c’est un signe qu’il est éloigné de Dieu, sans rapport avec Lui.

Yossef Hatsadik pleure. Le peuple juif pleure. Parce que pleurer, c’est être capable, dans ce monde de ténèbres, de se relier au divin. De joindre deux extrémités aussi éloignées que le ciel et la terre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *